Eurobonds: Le Sénégal et la Côte d’Ivoire au Secours de la BCEAO et des Banques

Lors de nos récentes contributions concernant notre politique monétaire, nous disions que cette dernière a consisté ces dernières années à financer le déficit budgétaire de nos états par le biais du refinancement à la BCEAO de titres d’états achetés par les banques en partie avec leurs liquidités excédentaires. Cette politique dans le contexte d’un FCFA arrimé à l’euro et surévalué a financé des déficits commerciaux qui nous ont fait perdre beaucoup de réserves de change que la BCEAO est entrain de reconstituer. Cette reconstitution l’oblige à réduire le volume de refinancement des titres détenus par les banques qui en retour ne peuvent pas renouveler certains titres d’états arrivés à échéance afin de reconstituer leur trésorerie propre. Il résulte de cette cascade de non renouvellement un marché des capitaux tendu où les états n’arrivent pas à lever les fonds nécessaires pour non seulement refinancer des dettes arrivées à échéance mais aussi pour financer leurs déficits budgétaires courants. Ces déficits sont par ailleurs en ajustement car ils ont financé des politiques de croissance soutenue par les investissements publics qui ont accéléré notre endettement et retardé la convergence macroéconomique qui pourrait nous permettre une politique monétaire commune sans arrimage sur l’euro. Il en découle encore une fois une nécessité de s’endetter à l’extérieur de l’union et malheureusement en devises, les investisseurs préférant nous prêter en devises au vu de notre régime de change fixe qui peut changer à tout moment par surprise.

 

C’est dans ce contexte qu’il faut situer les sorties sur le marché international en dollars et en euros du couple Sénégalo-Ivoirien leaders de l’UEMOA pour des montants exceptionnels et bien au-delà des exigences de financement de leurs déficits budgétaires. Ils l’ont fait pour venir en soutien aux réserves de la BCEAO d’une part mais aussi au marché régional incapable de refinancer, aux niveaux souhaités, les titres qui arriveront à échéance.

Dans la mesure où nous ne sommes pas arrimés au dollar et que nos états ont maintes fois réaffirmé leur ancrage à l’euro via le trésor français, la levée de fonds directement en euros pour se substituer à un marché de FCFAs qui de fait sont des euros est à saluer. Il réduit le risque de change de notre portefeuille de dette si notre arrimage reste en l’état et diversifie la base de nos investisseurs.

De ce dernier point de vue, les autorités sénégalaises et ivoiriennes sont à féliciter mais leur prochain challenge devra être d’attirer ces investisseurs dans le marché régional et en monnaie locale pour financer leurs économies.

Cette monnaie locale ne peut pas être le franc CFA en l’état car les investisseurs n’auraient pas intérêt à prendre le risque sur un FCFA figé qui peut être dévalué par surprise.  Après avoir corrigé les erreurs de la BCEAO qui pour reconstituer ses réserves de change est dans une hibernation salutaire puisqu’étant à la remorque du rythme des ajustements budgétaires et des positions de liquidité des banques dans sa politique de refinancement, il faudra lui donner une autonomie d’objectif sur un FCFA réformé.  Cela lui permettra de reprendre du service avec une politique monétaire active et permettre à la base d’investisseurs non-résidents récemment découverts de venir directement dans le marché local.  Ceci ne devrait pas se faire sans une réforme de la gouvernance de la BCEAO avec un collège de gouverneurs nationaux.  A défaut, le Sénégal futur pays pétrolier et gazier et une démocratie stable, n’aura de choix que la souveraineté totale s’il devait avoir le courage de se développer ayant déjà les cartes en main.

Cette souveraineté totale est préférable à l’endettement extérieur et en euros car notre capacité d’endettement est devenue plus grande avec les ressources pétrolières en perspective et les investisseurs seront prompts à nous prêter en euros sur le long terme (30 ans) pour davantage nous ferrer à coup de milliards d’euros par émission.  Les souscriptions de 10 milliards d’euros lors de notre récente sortie le prouvent. Ces ressources sortiront du pays pour l’Europe si nous ne décrochons pas de l’euro. Elles sortiront soit par le biais d’entreprises installées dans notre marché ou par les importations.  Il ne faut donc pas s’étonner que tout le monde frappe à la porte. Notre salut est dans une réforme monétaire pour avoir la flexibilité d’accompagner notre développement sinon le peuple sera encore une fois laissé en rade.

Dr. Abdourahmane SARR
Président CEFDEL/MRLD

8/03/2018

La nouvelle vision déclinée par le Premier Ministre remplace celle du PSE

La nouvelle déclaration de politique générale du Premier Ministre ne s’inscrit pas dans la continuité mais consacre effectivement une quatrième et dernière vision du Président de la République qui va néanmoins dans le bon sens. Au vu de la situation macroéconomique, il ne s’agit pas simplement d’une vision électoraliste mais d’un changement de cap qualifié «d’inclinaison sociale» du PSE, et baptisé un « Sénégal de tous, un Sénégal pour tous ». Nous aurions préféré «Un Sénégal où chaque citoyen ou communauté de citoyens prend son destin en main ». Cependant, comme nous le disions au sortir des législatives, le peuple semble le vouloir mais sous le leadership de l’état. Notre état socialiste et socialisant adapté à cette volonté l’a présentée de la manière suivante dans la déclaration de politique générale: «Un Sénégal sans exclusion, où tous les citoyens bénéficient des mêmes chances et des mêmes opportunités pour réaliser leur potentiel et prendre en main leur destin».

Dans ces conditions, il se comprend aussi que dans la forme, qui n’est pas notre préférence, que la réunion conjointe avec les bailleurs se soit tenue la veille de la déclaration de politique générale. Notre équilibre budgétaire dépend encore effectivement de l’extérieur en attendant les ressources pétrolières et gazières.

Nous disions dans nos commentaires sur le dernier message à la nation du Président de la République qu’il semblait s’être rendu compte que sa troisième vision, celle essentielle du PSE, de «transformation structurelle par le choix et l’appui judicieux de secteurs économiques potentiellement porteurs de croissance, notamment l’agriculture, pour financer des objectifs sociaux» n’était pas la bonne et que celle d’un Sénégal inclusif et solidaire est ce que le gouvernement était en mesure de réaliser, y compris par l’agriculture. Cela est d’autant plus vrai que la lenteur dans l’ajustement budgétaire qui était en cours et en réalité stoppé en 2014 afin de mener une politique de croissance sous le leadership de l’état nous a inefficacement endetté. Cet endettement, comme sous le régime précédent, a soutenu la croissance du secteur tertiaire en y injectant de la liquidité de façon insoutenable, mais cette fois-ci dans le contexte d’un environnement international favorable. De ce fait, notre commentaire de 2014 s’est confirmé. Il postulait que «si le Plan Sénégal Emergent dans son volet transformation structurelle et industrialisation est mis en œuvre à court terme, nous risquons de gaspiller nos ressources publiques et nos capacités d’endettement que nous devrions orienter à court terme vers les secteurs sociaux ». La transformation structurelle n’est pas effective et n’est pas suffisamment amorcée pour justifier une inclinaison sociale, mais le social doit prendre le dessus car il est seul adapté au contexte.

Par ailleurs, notre commentaire disant que la transformation structurelle de l’économie sénégalaise ne se fera pas sous le leadership et l’impulsion de l’Etat mais bien celui du secteur privé national appuyé, est confirmé par l’état qui demande au secteur privé de prendre son relais. Ce dernier ne le peut malheureusement pas, nous le disions, car notre monnaie est surévaluée et le secteur financier est incapable de porter l’industrialisation par le privé national en l’état actuel des choses. Ceci du fait de l’absence de ressources longues, de leviers adéquats pour financer les PMEs, et d’une stratégie d’endettement public adaptée. L’endettement par les ressources extérieures mêmes concessionnelles n’est pas adapté à cause des vulnérabilités qu’il crée et qui  vont nous empêcher d’oser reformer notre monnaie si cette dernière devait se dévaluer. Aussi, l’articulation nécessaire entre la caisse de dépôts et consignations, le FONSIS, le FONGIP, la BNDE, et le système bancaire classique pour avoir l’effet de levier nécessaire n’est pas encore trouvée.

Nous disions enfin que lorsque «les conditions d’un leadership d’état ne sont pas réunies, c’est à dire :(i) un environnement macroéconomique et financier propice (ii) la capacité de faciliter la découverte de nouveaux secteurs qu’on choisira d’appuyer au vu de ressources publiques limitées et (iii) une capacité de l’Etat à corriger les insuffisances du marché et surtout à éviter d’être capturé par des lobbys, des créanciers intéressés, et un bétail politique, la neutralité de l’action publique est plus que souhaitable. L’Etat devra plutôt s’occuper essentiellement de pourvoir des services publics essentiels, notamment de base (eau, électricité, assainissement, éducation, formation, santé, infrastructures de base et cadre de vie), et un environnement des affaires adéquat et neutre, bref tout ce qui manque au Sénégal ».

Nous apprécions donc positivement la déclaration de politique générale du Premier Ministre. Nous lui disons qu’il reste, de notre point de vue, deux éléments fondamentaux qu’il faut au peuple sénégalais s’il veut démontrer le courage de se développer et prendre son destin en main: (i) une autonomie monétaire sénégalaise dans le sens d’un Brexit si la gouvernance de la BCEAO n’est pas réformée et (ii) une décentralisation autonomisante et responsabilisante dans le cadre de pôles régionaux ayant comme ancrage la dynamique d’urbanisation dans leurs périmètres respectifs.

Les infrastructures de connectivité locale vont ainsi dans le bons sens mais le refus de discuter publiquement de notre régime monétaire ne l’est pas. Lorsqu’on ne peut pas exporter des biens et services, on se retrouve obligé d’exporter des êtres humains, c’est-à-dire notre jeunesse éduquée ou non, formée ou non pour tenir l’équilibre de notre balance des paiements.  Les transferts de migrants qui se substituent ainsi à des recettes d’exportations ainsi que les fonds d’entreprenariat ne pourront pas favoriser des emplois locaux car ils resteront des filets sociaux qui ne feront qu’alimenter les importations.

Dr. Abdourahmane SARR
Président CEFDEL/MRLD
Moom Sa Bopp Mënël Sa Bopp.

06/12/2017

Crise Yavuz Selim: Une Opportunité pour l’école sénégalaise

L’expérience de l’école Yavuz Selim où enseignants et parents d’élèves ne veulent pas que l’état se mêle de la gestion de leur école sponsorisée par une fondation turque pourrait être une opportunité pour la réforme de l’école sénégalaise dans les valeurs d’autonomie et de responsabilité. Le refus d’être sous administration provisoire et la contreproposition de rachat des parts de la fondation turque et/ou de celles de son représentant français par des privés sénégalais nous ouvrent la possibilité d’une troisième voie de compromis:  La nationalisation des parts de la fondation turque et le transfert irrévocable des droits de vote correspondants aux parents d’élèves, le maintien de l’autonomie de gestion de ces écoles, et leur rebaptisation pour en faire des écoles d’excellence, d’enracinement, et d’ouverture.

En effet, nous avions proposé lors des législatives passées que les parents d’élèves sénégalais soient exclusivement responsabilisés dans la gestion de l’école publique au sein de conseils d’administration avec la possibilité qu’ils soient appuyés par des cabinets privés. Ces conseils d’administration nommeraient des directeurs responsables devant les conseils et ces derniers recruteraient des enseignants responsables devant eux avec des obligations de résultats. L’état, en retour, viendrait en soutien financier, consultatif, et normatif minimum. L’état ne serait plus comptable des résultats des établissements ainsi responsabilisés mais son soutien financier sera conditionné. Les enseignants ne seraient plus des fonctionnaires de l’état et auront la possibilité d’être mieux rémunérés en fonction des ressources de l’école qui pourraient venir de divers horizons.

L’état pourrait ainsi transformer les écoles publiques sénégalaises en sociétés anonymes et transférer ses parts non transférables à des tiers aux parents d’élèves. L’état pourrait également, en fonction du niveau de revenus des parents d’élèves, et des localités géographiques, moduler sa subvention pour assurer une certaine équité.  Les bailleurs extérieurs se mêleraient alors moins de la gestion de l’école sénégalaise et feront face à une diversité d’écoles responsabilisées et autonomes qui pourront s’émuler.

Nous sommes donc pour que l’état subventionne le réseau Yavuz Selim annuellement à hauteur de l’appui qu’apportait la fondation turque sur la base de leur plan actuel d’école qui sera mis à jour de façon autonome par le conseil d’administration. Dans la mesure où les parents contribuaient déjà aux ressources financières des écoles concernées, l’état pourra se servir de ce modèle pour reformer les écoles publiques et sa relation avec le corps enseignant et les parents d’élèves.

Il faut savoir saisir les opportunités pour mettre en œuvre des réformes qui autrement auraient été difficiles. La localisation géographique des écoles Yavuz Selim dans des épicentres de pôles régionaux différents (Dakar, Thiès, Kaolack, Ziguinchor, etc…) leur permettra également d’être des exemples dans leurs localités respectives. Le modèle de gouvernance que nous proposons pourrait également permettre d’attirer des investisseurs privés dans l’école sénégalaise et améliorer sa qualité dans le respect des valeurs d’autonomie, de liberté, de responsabilité, et de libre solidarité.

Dr Abdourahmane SARR

Président CEFDEL/MRLD

09/10/2017

Sortie Ratée du Gouverneur Koné sur RFI

Le Gouverneur de la BCEAO accompagné de son staff en charge des questions dont il devait lui-même nous parler, a décidé de s’exprimer sur notre monnaie, le FCFA, à travers la chaine Radio France Internationale. Oui, il s’agit bien de notre monnaie dont nous devons enlever la France de la gestion en éliminant les comptes d’opérations. Mais ce n’est pas le sujet de la contribution de ce jour, le Directeur National du Sénégal ayant déjà épuisé la plupart des questions. Nous voulions qu’il nous parle de sa gestion.

Le Gouverneur nous dit que la stabilité des prix est essentielle. Nous sommes d’accord mais la stabilité des prix en zone UEMOA ne dépend pas de la BCEAO. Ce qui est demandé à la BCEAO, c’est d’administrer notre émission monétaire de sorte que l’inflation d’origine monétaire constatée en zone euro soit la même qu’en zone FCFA. Cette administration veut dire ne rien faire d’elle-même à part s’assurer que nous avons une bonne couverture par nos réserves de change d’un certain niveau de nos importations. Ceci, parce que si les prix en zone FCFA de biens importables devaient être plus élevés qu’en zone euro, les citoyens importeraient ces biens au taux de change fixe que la BCEAO assure. L’impact serait des fuites de devises et un retour des prix au niveau équivalent en Europe, ce qui fait que ces écarts de prix à cause de l’inflation n’arrivent pas. La variable de couverture minimum de notre émission monétaire par les réserves de change est quant à elle impertinente bien que figurant dans les accords monétaires. Cette dernière variable n’a de pertinence que si la garantie de convertibilité par la France des FCFA émis devait intervenir, ce qui ne peut arriver qu’exceptionnellement, et nous n’en avons pas besoin. L’existence des comptes d’opérations peut répondre d’autres considérations politiques et de financement budgétaire net de nos états par la France, et hors budget et bilan quelle que soit la taille de son économie et de la petitesse de la goutte d’eau de nos réserves, qu’on n’abordera pas ici.

Le sujet qui nous préoccupe est la gestion par Monsieur le Gouverneur de ce que nous lui avons confié. Un proverbe de chez nous dit « qui parle se dévoile». Monsieur le Gouverneur nous dit d’une part que la baisse relative de nos réserves de change (et nous ne parlons pas de la zone CEMAC) est due à la baisse des cours des matières premières et d’autre part que le rôle de la BCEAO est la structuration du financement de l’économie à travers les banques. Non Monsieur le Gouverneur, la baisse tendancielle en couverture d’importations par nos réserves de change est antérieure à la baisse du cours de certaines matières premières. La baisse des cours du pétrole nous a même été bénéfique en zone UEMOA. Nos réserves avaient baissé (en couverture) à cause de votre seconde assertion qui consiste à dire que votre rôle est la structuration du financement de l’économie à travers les banques. C’est cette erreur dans la compréhension de votre rôle dans les contraintes actuelles du régime du FCFA, qui vous a amené à financer les déficits budgétaires excessifs des états, notamment la Côte d’Ivoire, à travers les banques et qui nous a valu des importions excessives et des pertes en couverture de réserves de change. La correction de cette erreur va nous valoir à présent un endettement extérieur en devises car les états ont des déficits budgétaires encore trop élevés qu’ils ont en partie eu l’habitude de financer chez vous et vous avez maintenant besoin de reconstituer vos réserves.

En effet, beaucoup d’analystes ne se sont pas rendu compte que la BCEAO a fait sienne l’injonction de François Hollande de 2013 nous disant: «pourquoi ne réfléchirions nous pas à l’utilisation de vos réserves de change pour financer le développement?». Oui, les réserves de change ont déjà leur contrepartie dans l’économie, mais la BCEAO a accommodé leur utilisation à travers le refinancement de titres d’états achetés par les banques pour financer les déficits budgétaires, ce qui a permis aux états d’avoir accès aux réserves de change en question. La suggestion de François Hollande, Abdoulaye Wade avant lui, Alassane Ouattara peut être après eux, n’était pas à suivre d’où la nécessité d’une réforme de la gouvernance institutionnelle de la BCEAO. Il nous faut un collège de gouverneurs nationaux avec droit de vote. En effet, il est difficile de voter valablement sur une matière qu’on ne suit pas au jour le jour.

En somme, Monsieur le Gouverneur, en matière de politique monétaire, nous vous demandons dans le cadre actuel de votre mission, de vous occuper de l’émission monétaire du FCFA et du suivi de la couverture en réserves de change suffisantes de nos importations, rien d’autre. Ce que vous pensez être votre rôle de financement ne sera possible que lorsque nous aurons réussi à nous libérer du caractère figé de notre monnaie et qu’on vous aura donné une autonomie d’objectif sur notre taux de change.  Cette autonomie d’objectif sur le taux de change, nous vous la souhaitons de tout cœur ainsi qu’à votre staff de haute compétence pour que vous puissiez l’utiliser tout en nous garantissant la stabilité des prix. Mais en attendant que le combat pour la libération du FCFA aboutisse, nous vous demandons de mieux vous concentrer au volant et de ne répondre à aucune injonction, ni de la France, ni de nos états.

Dr Abdourahmane SARR

Président CEFDEL/MRLD

02/10/2017

La BCEAO accepte son statut de remorque

Nous nous réjouissons que le FCFA ait été au-devant de l’actualité ces dernières semaines bien que sous un angle qui ne sert pas la cause d’une réforme de sa gouvernance pour laquelle nous nous exprimons depuis un temps. Les activistes ont cependant joué leur rôle car ils ont réussi à faire sortir la BCEAO de sa réserve par le biais d’un Directeur National pour clarifier certaines questions sur nos réserves de change, la gouvernance de la BCEAO, le compte d’opérations, et l’impression de notre monnaie qui obscurcissent le débat.  La décision de sortir la France de la gouvernance de la BCEAO est une question politique et de leadership qui ne dépend pas de la BCEAO et qui n’affecte pas la conduite de sa mission actuelle qui par ailleurs est insuffisamment comprise et contrôlée par les états et le grand public.

Le type de régime de change qu’il faut aux pays de l’UEMOA responsabilisés est un autre débat qu’on ne tiendra pas ici mais il n’est pas un arrimage sur l’euro. C’est un sujet qui ne relève pas non plus des attributions d’un Directeur National, ni même du Gouverneur de la BCEAO, bien que sous un autre type de gouvernance, l’Assemblée Nationale aurait pu entendre le Ministre des Finances ou le Gouverneur de la Banque du Sénégal sur les questions de fond. Ce dernier n’aurait pas non plus été un porte-parole du Gouverneur de la BCEAO mais un représentant indépendant de l’état du Sénégal dans une gouvernance nouvelle.

L’exigence démocratique vis-à-vis du public aujourd’hui devait être que le Gouverneur de la BCEAO, Président du Comité de Politique Monétaire, s’explique sur l’activisme de la BCEAO qui nous a valu des pertes en couverture de réserves de change. En effet, nous ne sommes plus à 5 mois d’importations comme les officiels de la BCEAO le disent depuis quelques semaines mais à 3.7 mois comme l’a déploré le FMI, la référence habituelle en crédibilité de la BCEAO.  Le meilleur service que la BCEAO peut nous rendre dans son régime actuel est effectivement de ne rien faire d’elle-même en matière de politique monétaire comme nous le titrions dans notre dernière contribution : «BCEAO : Retour à une hibernation salutaire”.

Nous nous réjouissions alors que la BCEAO ait mis un terme à son activisme soudain (décembre 2016 et mars 2017) sur ce qu’elle considère être ses instruments de politique monétaire (taux d’intérêts et réserves obligatoires) alors que dernière ses murs se menait une politique quantitative qui n’a pas servi les intérêts de l’union.  Les banques commerciales et des états bien informés s’en sont plaints. La transparence dans la politique monétaire aurait dû obliger la BCEAO à en parler dans ses communiqués car la doctrine «l’argent a horreur du bruit» n’est plus la doctrine des banques centrales modernes qui doivent fidèlement rendre compte au public de leur gestion.

Dans le dernier communiqué de politique monétaire publié le 7 Septembre 2017, la BCEAO nous dit qu’elle garde le statu quo sur ses taux d’intérêts directeurs et sur le taux de réserves obligatoires mais derrière ses murs, elle a changé sa politique comme nous l’avions expliqué.  Pour arrêter l’hémorragie en couverture de nos réserves de change et les reconstituer à moyen terme, elle contrôle à présent les quantités de liquidités qu’elle donne aux banques à son taux minimum directeur d’adjudications (plus bas que son taux marginal de prêt).  Les dernières statistiques monétaires montrent que l’encours de son guichet automatique et permanent de prêt est devenu nul mais le volume total de liquidité qu’elle fournit au marché est resté plus ou moins inchangé car à défaut les banques ne renouvelleraient pas les titres de certains états qui arriveraient à échéance.  De ce point de vue, la BCEAO est à la remorque des banques et de l’ajustement budgétaire des états mais devra réduire le volume de refinancement si les états ne s’ajustent pas ou si le rythme de reconstitution de ses réserves de change est insuffisant. La BCEAO est donc également à la remorque de ce dernier facteur, le plus important pour qu’elle accomplisse sa mission de garantir elle-même notre parité sur l’euro, et non la France.

Nous exhortons le Comité de Politique Monétaire de nous parler dans ses prochains communiqués (nous qui les lisons) de sa politique sur les volumes de refinancement, le niveau de réserves de change, et son objectif de reconstitution, ainsi que des explications qui les accompagnent. Les comptes rendus sur la conjoncture internationale, la croissance, le déficit budgétaire, et le taux d’inflation de l’union nous sont véritablement moins utiles et ne permettent pas de justifier clairement le statu quo sur les instruments notés.

Dr Abdourahmane SARR 
Président du CEFDEL/MRLD

 
17/09/2017

Leçons d’un Scrutin

Le MRLD comme entité indépendante a porté les idées du Centre d’Etudes pour le Financement du Développement local aux élections législatives de juillet 2017. La participation des entités indépendantes aux joutes électorales a été consacrée par la constitution du Sénégal approuvée par référendum en Mars 2016. Parmi 47 listes en compétition, il y en avait que 2 indépendantes. Ce nombre inédit de listes n’a pas aidé à la bonne transmission des messages mais une lecture claire peut être faite des résultats.

Les électeurs sénégalais se sont exprimés. Les élections législatives sénégalaises mettaient en compétition quatre groupes éclatés en 47 listes : (i) le pouvoir et tous ceux qui soutiennent le pouvoir (ii) les frustrés du pouvoir qui ont élu le pouvoir, étaient avec le pouvoir, ont un pied dans le pouvoir et un autre en dehors du pouvoir pour préparer l’avenir (iii) l’opposition qui était hier au pouvoir et qui tenait son congrès lors de cette élection pour légitimer celui qui devra hériter du PDS et organiser l’opposition (iv) enfin les alternatives et tous ceux qui ont à cœur de défendre des causes particulières au nom du peuple sénégalais. Nous avions donc le pouvoir, les frustrés du pouvoir, l’opposition, et les alternatives.

Malgré les imperfections du scrutin, le peuple a clairement tranché. Il a réglé le différend entre le pouvoir et les frustrés du pouvoir qui devront se consolider en un seul bloc, la coalition au pouvoir autour du Président Macky SALL. Le peuple a également légitimé le Président Abdoulaye Wade comme leader du PDS et chef de l’opposition.  Le peuple n’a pas entendu les alternatives et/ou les a rejetées. Le peuple s’est donc prononcé, la coalition au pouvoir a mandat de poursuivre son programme.

Nous disions qu’il y avait deux voies pour mener le Sénégal vers l’émergence : (i) être condamné à choisir une voie avec un Plan Sénégal Emergent fédérateur mené par l’état ou (ii) réorganiser la gouvernance du pays pour faire en sorte que chaque sénégalais ou groupe de sénégalais dans leurs localités puissent réaliser leurs propres plans dont la somme ferait un Sénégal émergent.

La deuxième option qui est bien possible nécessite une politique monétaire autonome, l’inclusion financière de toute la population pour lui permettre de financer ses plans et sa responsabilisation dans l’économie et dans les services publics de santé et d’éducation et au niveau local. Il se trouve que le peuple n’est pas prêt pour une réforme monétaire et ne peut pas comprendre les réformes nécessaires à la prise en main de son propre destin par son inclusion financière et sa responsabilisation. Il n’en a pas la patience et n’y est pas disposé au vu de la précarité dans laquelle il se trouve. Ses dirigeants qui comprennent ont quant à eux choisi le statu quo du leadership d’un état protecteur sans autonomie monétaire. Quelle en est la cause ? Difficile à dire.

On nous apprend en leadership que le pouvoir s’exerce sur un peuple opprimé de 3 façons. La première plus simple est que l’oppresseur impose sa loi à l’opprimé. La deuxième est que l’opprimé par peur des représailles de l’oppresseur s’autocensure et n’exprime pas sa volonté d’émancipation. La troisième est que l’opprimé rationalise le statu quo et le présente comme la meilleure option par rapport aux alternatives. Dans quel cas de figure sommes-nous en ce qui concerne notre nécessaire réforme monétaire et le mariage malheureux entre le peuple et sa classe politique ? Nous pensons que nous sommes dans le troisième cas de figure. Le peuple et ses dirigeants préfèrent le statu quo car plus stable et ont décidé de s’unir autour d’un plan fédérateur vers l’émergence sous l’aile protectrice de l’état.

On nous apprend également que certains remèdes de guérison ne peuvent être administrés sans la collaboration du patient. De ce point de vue aussi, le patient sénégalais a démontré qu’il veut progressivement faire le chemin de son développement sous le leadership de l’état et de sa classe politique.

En ce qui nous concerne, nous sommes allés seuls aux élections législatives comme entité indépendante sponsorisée par plus de 32 000 sénégalais pour présenter au peuple l’alternative à un plan de l’état. Notre message n’a pas été entendu. Nous continuerons à lui donner de la voix dans un autre cadre pour que le peuple et sa classe politique lui prête une oreille attentive car elle est l’alternative à ce que nous faisons depuis 57 ans.

Vive la Démocratie
Vive le Sénégal

Dr. Abdourahmane SARR 
Président du CEFDEL/MRLD 
Moom Sa Bopp Mënël Sa Bopp

BCEAO: Retour à une hibernation salutaire

A la veille des élections législatives, nous bouclons avec cet article, une serie de contributions sur la gestion monétaire dans notre espace économique. Ces contributions étaient dirigées vers une certaines cibles en mesure d’absorber la matière afin de la conscientiser et justifier l’importance que nous accordons à cette question monétaire. Elle est à la fois technique et politique et sa non maitrise est l’une des principales cause de notre sous développement. Il est temps que les élus se saisissent de cette question, le Président de la République nous ayant dit qu il ne maitrisait pas le sujet et attendait des propositions.

La BCEAO, au sortir de sa réunion de politique monétaire du 7 juin, est revenue à son statu quo habituel sur ce qu’elle considère être ses principaux instruments de politique monétaire. Il s’ agit de ses taux d’intérêts et du taux de réserves obligatoires des banques. Comme nous l’avons expliqué dans nos deux dernières contributions sur le sujet, aucun de ces deux instruments n’a d’incidence déterminante sur les conditions du marché financier. Pour le taux d’ intérêt, c’est parce que le système bancaire dans son ensemble ainsi que pour les banques les plus importantes, ne dépend pas de la banque centrale pour la liquidite qu’il prête. Pour le taux de réserves obligatoires, c’est parce que les banques (dans leur ensemble) detiennent des dépôts à la banque centrale bien au dessus du minimum exigé rendant inutiles les projections de liquidité que fait la BCEAO pour décider de ses injections. Ces excédents de liquidité pour la plupart des banques sont aujourd’hui la contrepartie de fonds investis dans des titres d’états que la BCEAO a refinancés pour les banques à ses guichets. La BCEAO n’ avait pas touché à ces instruments durant des années avant d’ opérer des changements ces deux derniers trimestres, mais en pratique pour des raisons autres que de politique monétaire régionale. Nous l’ avons expliqué dans nos deux précédentes contributions.

Par ailleurs, la politique monétaire de la BCEAO n’a pas d’emprise véritable sur le taux d’inflation en zone UEMOA qui dépend de la production agricole et des prix des produits importés. Un statu quo permanent sur les instruments de politique monétaire de la BCEAO n’aurait donc pas d’incidence majeure sur l’inflaiton et la situation financière de l’UEMOA malgré la réthorique des communiqués de politique monétaire. La question est plutôt de savoir si nous nous satisfaisons de cette réalité afin d’éviter un activitisme qui peut nous être nuisible comme ça a été le cas récemment avec nos pertes de réserves de change décriées par le FMI du fait de la politique de la BCEAO vis-à-vis des états.

En effet, pour corriger ses erreurs, la BCEAO a pris des mesures qui ne sont pas mises en exergue dans les communiqués du comité de politique monétaire mais qui ont un impact sur le marché financier. Elle a décidé d’instituer un plafond de refinancement par banque égal à 2 fois leurs fonds propres à ses guichets.  Après avoir permis pendant plusieurs années aux banques de refinancer chez elle des titres d’états achetés avec leurs excédents de liquidités, elle vient de fermer ce robinet qui nous a fait perdre beaucoup de réserves de change. Effectivement, dans le contexte d’un FCFA trop fort et arrimé à l’ euro, la planche à billet quelle que soit sa forme ne peut que se traduire en des fuites de devises. La BCEAO a mené cette politique, d’une part pour sa propre politique commerciale nous l’avons expliqué, et d’ autre part pour accommoder le financement de déficits budgetaires excessifs de certains états de l’UEMOA. Nos états vont devoir à présent se faire concurrence sur un marché financier devenu plus étroit, à des taux plus élevés, évincer le secteur privé, ou émettre des titres en devises sur le marché international avec les vulnérabilités de change qui en découlent.  A défaut, il faudra comme d’habitude ajuster les déficits budgétaires avec les effets d’austérité que cela implique.

L’ instrument principal de politique monétaire de la BCEAO est donc devenu son volume de refinancement à la place de ses taux d’ intérêt afin d’ arrêter l’hémorragie de réserves de change qu’elle a créée.  Tous les experts en la matière savent qu’une banque centrale ne peut contrôler à la fois ses prix (taux d’ intérêts) et ses quantités (le refinancement). Soit elle donne toute la liquidité que les banques veulent au taux qu’ elle choisit, ou elle fixe un volume de refinancement et observe le taux du marché qui en découle. La BCEAO a choisi la deuxième option à juste titre pour corriger ses erreurs mais semble vouloir nous expliquer dans ses communiqués qu’elle contrôle également les taux d’intérêts du marché, ce qui ne peut être le cas. Il faut cependant noter que même le volume de refinancement de la BCEAO n’est pas contraignant pour les banques qui au besoin peuvent obtenir de la liquidité de l’extérieur de l’union, notamment les banques françaises, pour financer leurs activités.

Ce changement fondamental de politique n’est pas mentionné dans le communiqué du comité de politique monétaire mais ramène la BCEAO à une neutralité salutaire:  ne toucher qu’exceptionnellement à ses taux de réserves obligatoires ainsi que ses taux d’intérêt à moins que la banque centrale européenne ne touche les siens, et ne pas verser dans l’activisme de financement des déficits budgétaires des états pour éviter de nous faire perdre nos réserves de change à nouveau.  L’ alternative à cette condamnation à l’inaction est de réformer le régime du FCFA pour que la BCEAO puisse mener une politique monétaire active et efficace. A défaut, le statu quo est préférable et c’est de ce point de vue que nous avons titré cet article: retour à une hibernation salutaire.

Nous souhaitons de tous nos voeux que les élus de l’UEMOA donnent à la BCEAO une autonomie d’objectif sur notre régime de change pour accompagner son autonomie sur ses instruments.  En effet, son autonomie sur les instruments lui est actuellement inutile du point de vue de la politique monétaire et leur utilisation peut même créer des distorsions non intentionnelles.  Nous voulons que la BCEAO puisse décider du régime de change et du taux de change en zone UEMOA et qu’elle puisse sortir ses réserves de change du trésor français pour devenir une vraie banque centrale de l’UEMOA. Les populations le méritent ainsi que le staff de la BCEAO.

Dr. Abdourahmane SARR
Président CEFDEL/MRLD

Président Macky Sall: Sommes nous désormais libres?

D’une position en 2015 que notre pays avait comme principal défi celui de «gagner son indépendance économique en nous libérant de l’aide et de la dépendance extérieure pour tout ce que nous pouvons produire par nous-mêmes», le Président de la République nous dit en 2017 que notre liberté est entre nos mains. Est-ce vraiment le cas? Qu’est-ce qui a changé? Nous exhortons le Président de la République à revoir sa définition de la liberté et de la souveraineté économique. Elle n’est ni l’autosuffisance alimentaire ni la souveraineté budgétaire.

La vision de la liberté du Président Macky Sall de 2015 semblait être celle d’une souveraineté budgétaire pour la mise en œuvre du plan Sénégal émergent qui est un plan de développement à exécuter par une administration moteur du développement par des choix assumés. Sur le plan économique, cette vision reposait principalement sur l’autosuffisance alimentaire (riz en particulier) et l’accompagnement du développement agricole financé par le budget de l’état.  Il se rend compte peut être au fur et à mesure que cette vision n’est pas la bonne et que sa vision d’origine qui est celle d’un Sénégal inclusif et solidaire est ce que le gouvernement est en mesure de réaliser. Cette vision mise en œuvre dans le cadre de programmes sociaux et d’une culture de gestion axée sur les résultats est bonne pour notre contexte. Elle était celle du programme Yonu Yokuté et celle de la déclaration de politique générale de Madame Aminata Touré qui est en train d’être bien mise en œuvre dans le cadre du PUDC et de finances publiques en ajustement. Ce n’est pas un plan de développement, mais un bon programme social.

La vision de transformation structurelle du PSE par le PRACAS et l’agriculture est quant-à-elle inopérante et inadaptée à notre contexte économique et celui de nos ruraux qui ne sont pas insérés dans l’économie moderne. Les domaines communautaires agricoles ne changeront pas cette donne. Le programme du PSE dans le domaine de l’agriculture est un programme social. En effet, la croissance tirée par l’agriculture en 2015 du fait des ressources publiques a été éphémère. Il a fallu un environnement international favorable et l’apport difficilement croyable du secteur des services pour maintenir la croissance projetée en 2016.  Notre transformation structurelle passera d’abord par une réforme monétaire, la maîtrise de notre système financier pour l’inclusion financière de nos petites entreprises et par là, la création d’emplois dans le secteur industriel et des services par le secteur privé national informel et moderne.  Les emplois libérés par l’agriculture de subsistance du fait d’une agriculture moderne et productive devront être absorbés dans ces secteurs. Cette agriculture moderne nous sera impossible sans une réforme foncière et l’investissement du privé moderne dans l’agriculture. Ces conditions ne sont pas en place, ce qui fait que le développement du secteur privé ne sera pas une affaire de projets dans des secteurs stratégiques en cours de mise en œuvre dans les différentes régions du pays.

Sur le plan budgétaire avons-nous atteint la souveraineté en nous libérant de l’aide? Notre déficit budgétaire est toujours essentiellement financé de l’extérieur, mais en anticipant analytiquement sur les ressources pétrolières à venir, on peut dire que nous allons atteindre une souveraineté budgétaire, ressources pétrolières incluses.  Ayant été silencieux sur l’agriculture en nous annonçons que nous sommes désormais libres, devons-nous supposer que le Président de la République ne mise plus sur les priorités actuelles du PSE dans le domaine de l’agriculture pour la transformation structurelle? Son Ministre de l’Agriculture l’a admis, ce n’est pas l’état qui «doit atteindre l’autosuffisance en riz mais les acteurs du secteur».  Il se trouve que ces acteurs ne devraient pas en faire un objectif car les conditions économiques du Sénégal rendent cet objectif impertinent à moins qu’on n’y consacre des ressources budgétaires démesurées. La souveraineté budgétaire est atteinte mais il ne faudrait pas la dilapider.

Qu’en est-il de la souveraineté économique de façon générale? Nous n’y sommes pas encore car nous devons d’abord changer de paradigme de gestion économique pour y arriver puisque notre administration actuelle ne peut pas être le moteur de notre émergence. Cette émergence ne sera pas le résultat planifié d’un pouvoir central, mais celle d’un développement local et individuel dont la responsabilité incombe au premier chef aux citoyens eux-mêmes et à leurs communautés qui doivent prendre leur destin en main. Les pouvoirs publics centraux pourront appuyer et accompagner ces efforts, notamment dans la santé et l’éducation, en mettant les conditions appropriées en place dont une politique de décentralisation autonomisante et responsabilisante. Cette politique devrait se bâtir autour d’un découpage territorial nouveau qui s’appuit sur des villes clés qui de par leur urbanisation pourront alimenter la demande pour une production locale possible et nous aider à faire des économies d’échelle dans nos investissements en infrastructures.  Ceci n’empêcherait pas la poursuite des programmes sociaux en faveur du monde rural, y compris par l’agriculture.

Bonne fête de l’indépendance

Dr. Abdourahmane SARR
Président du CEFDEL/MRLD

Monnaie Commune CEDEAO ou Pas?

Venu participer à la 3éme édition des rencontres  perspectives africaines, organisée par LEGS-Africa sur le Thème « Quelles  alternatives crédibles au franc CFA ? », le Dr Abdourahmane Sarr nous a livré ses impressions sur la fiabilité ou non du projet de mise en place d’une monnaie commune de la Cedeao.  Interview réalisée par Zachari Badji

Quels sont les facteurs de blocage pour qu’on ait notre monnaie  commune ou unique ?

Pour que les pays puissent avoir une même monnaie, il faut qu’il y ait les mêmes structures, non seulement sur le plan économique, mais  aussi sur le plan des agrégats macroéconomiques. Il y a un processus sur le plan purement technique de convergence de certains agrégats qu’il faut assurer avant de pouvoir aller à une monnaie unique. De ce point de vue là, les préalables ne sont pas encore réunis au niveau de nos différents Etats pour avoir cette monnaie unique. Ce qui fait que peut-être, il est beaucoup  plus facile d’avoir une monnaie commune,  et non unique, parce qu’une monnaie commune peut s’accommoder de monnaies nationales sans que cette monnaie ne soit unique. On aurait pu parler du fait qu’on peut aussi avoir à côté d’une monnaie commune UEMOA, des monnaies nationales complémentaires pour réaliser l’inclusion financière des populations et des entreprises. C’est ce que nous proposons. C’est-à-dire à côté d’une monnaie commune UEMOA ou CEDEAO, des monnaies nationales citoyennes et complémentaires.

Est-ce qu’il y a une pression de la France sur l’installation de cette monnaie ?

Je ne pense pas que la France représente un obstacle. Comme je le dis toujours, il est de notre responsabilité de décider de ce que nous voulons faire. Nous avons déjà une monnaie commune qui est le franc CFA que nous voulons reformer. Nous devons prendre notre responsabilité pour le reformer, il faut en avoir le courage. On ne peut pas utiliser la monnaie commune de la Cedeao pour sortir du Franc CFA. On doit réfléchir sur le Franc Cfa et décider de ce qu’on veut  exactement reformer. On comprend mieux pourquoi cette date butoir de la mise en œuvre de cette monnaie commune est reportée.  C’est parce que les  acteurs qui doivent prendre cette  décision n’y croient pas véritablement. Ce Franc Cfa à reformer fonctionne selon un certain nombre de principes. Nous avons des réserves de change  qui sont centralisées au niveau du trésor français. Elles sont  suffisantes pour nous permettre de défendre la parité de notre monnaie. On peut prendre ces réserves et les garder ailleurs qu’au trésor français. On peut également décider de changer le régime de change du Franc CFA, de transférabilité des capitaux au niveau de la zone CFA. Tout cela pour dire que nous pouvons décider du type de monnaie que nous voulons pour  l’Uemoa. Nous pouvons également  décider de prendre le bloc de l’Uemoa et d’aller vers une monnaie  commune au  niveau de la Cedeao. Nous avons beaucoup de choses  ensemble qui nous permettent d’aller très rapidement vers une plus grande flexibilité dans la gestion monétaire d’un franc CFA reformé.

Y a-t-il des risques sur la mise en place ?

Vous savez, la gestion d’une monnaie est technique. Ce n’est pas simple. Avant d’avoir cette monnaie unique, il faut que les préalables soient en place sur le plan de la structure des différents pays et de  leurs différents agrégats macroéconomiques.  Ce qui peut influencer  le comportement  de cette monnaie si elle devait être unique. C’est la raison pour laquelle on parle de convergence. Pour l’instant, à mon avis, les préalables ne sont pas encore en place. Mais, à mon avis, nous avons encore une fois dans l’Uemoa ou même dans la CEMAC, des préalables qui nous permettent de faire évoluer notre système vers quelque chose qui ne serait plus fixe, mais beaucoup plus modulable pour mieux accompagner le développement de nos pays. Nous n’avons pas encore réalisé toutes les convergences qu’on voudrait avoir un niveau de l’Uemoa. Il nous est possible de faire évoluer le régime du franc CFA vers une flexibilité beaucoup plus grande.

Est-ce que  les  problèmes  de convertibilité du Franc CFA ne sont pas liés à un souci de bloquer les échanges commerciaux avec les  autres pays développés ?

Non. On n’a pas besoin de la France pour garantir sa convertibilité. Nous avons les réserves de change nécessaires qui nous permettent d’assurer la parité du Franc CFA par rapport à l’Euro. Vous savez, la convertibilité, c’est juste une garantie que nous donne la France par rapport à notre monnaie pour que les utilisateurs puissent avoir confiance. En pratique, la question de la transférabilité des capitaux  n’est pas totalement libre.

En principe, nous sommes tout à fait en mesure de garantir la parité  du Franc CFA reformé. Ça sera choisi par nous-mêmes car le Franc CFA est notre monnaie. Est-ce qu’il est toujours nécessaire  de garder  ces réserves que nous avons pour pouvoir garantir cette monnaie au trésor français ? Si on a le leadership, la gouvernance et la responsabilité qu’il faut, on devait prendre ces  réserves et les garder là où tout le monde garde ses réserves.

 

Politique Monétaire de la BCEAO: Régionale ou Ivoirienne

La BCEAO qui n’a pas touché à son taux de réserves obligatoires depuis 2012 a décidé de le réduire de 5% à 3% suite à sa réunion de politique monétaire de Mars 2017, officiellement une nouvelle fois, pour dynamiser le marché monétaire.

Les réserves obligatoires sont les dépôts que les banques sont tenues de détenir à la BCEAO en pourcentage, essentiellement, des dépôts de la clientèle bancaire. Ces réserves servent d’une part à satisfaire les besoins temporaires de liquidité immédiate de la clientèle bancaire, mais leur constitution obligatoire permet d’autre part à la BCEAO d’influer sur la capacité des banques à octroyer du crédit par création ex nihilo de monnaie.

En effet, s’il faut constituer des réserves sur des dépôts créés ex nihilo et mis à la disposition de la clientèle, les banques n’ayant pas assez de réserves peuvent être contraintes dans leur capacité à créer de la monnaie par le crédit. La réduction du taux de réserves obligatoires permet donc, en principe, aux banques de faire davantage de crédit ou de se prêter davantage entre elles pour pouvoir le faire, surtout dans un contexte où les déficits des états de l’UEMOA financés par le marché régional concurrencent le privé. Malheureusement, comme pour les taux d’intérêt de la BCEAO qui n’influencent pas vraiment les taux des banques dans leur ensemble (revisiter notre contribution de décembre 2016: «Politique de la BCEAO, Monétaire ou Commerciale?), le mécanisme des réserves obligatoires ne fonctionne pas non plus correctement en zone UEMOA.

En effet, les banques de la zone UEMOA ont toujours détenu des dépôts au-delà du nécessaire à la BCEAO pour des raisons qui leur sont propres selon les pays et dans un contexte où les places bancaires sont cloisonnées, les banques ne se prêtant que très peu entre elles. C’est ainsi que jusqu’en 2011, afin de pouvoir influer sur la capacité des banques à faire du crédit, la BCEAO avait une politique de taux de réserves obligatoires différents d’un pays à l’autre. Ces taux étaient par exemple de 7% et 5% au Sénégal et en Côte d’Ivoire respectivement, pour des réserves effectivement détenues de plus 10% dans les deux pays.

En 2011, la BCEAO a décidé d’harmoniser les taux dans toute l’UEMOA en les alignant sur un taux de 7% puis à 5% en 2012. Cette réduction a permis à toutes les banques de l’UEMOA bien que détenant toujours des réserves au-delà du nécessaire, d’avoir une capacité accrue à financer la zone, principalement la Côte d’Ivoire. Nous avons déjà expliqué dans notre contribution ci-dessus mentionnée, comment la BCEAO a facilité l’utilisation par les banques de ces réserves excédentaires pour financer les états en refinançant les titres correspondants ainsi que les raisons de son activisme soudain. La réduction du taux de réserves obligatoires de 5% à 3% aura le même effet sur le financement des états et servira beaucoup moins à dynamiser le marché interbancaire.

En effet, selon la presse d’investigation, l’augmentation du taux d’intérêt de son guichet permanent de refinancement avec une limitation d’accès concomitante n’a pas plu au principal bénéficiaire qui est la Côte d’Ivoire. Si les banques n’arrivent plus à refinancer autant de titres d’état à la BCEAO, elles vont moins financer les états quand ces titres vont arriver à échéance à moins de devoir constituer moins de réserves à la BCEAO.  On pourrait soutenir que dans la mesure où les banques détenaient des réserves au-delà des 5% requis, une réduction à 3% ne devrait en principe pas avoir d’impact sur elles.

Cependant, puisque les banques avaient investi leurs excédents dans des titres d’états que la banque centrale avait refinancés, les dépôts qu’elles ont à la BCEAO pour des raisons qui leur sont propres dépendent du volume de refinancement renouvelé par la BCEAO.  A défaut d’avoir accès à ce guichet à leur gré, les banques vont devoir réduire leur souscription aux titres d’état, ce qui ne plait pas à la Côte d’Ivoire principalement. C’est de ce point de vue que la réduction du taux de réserves obligatoires permettra aux banques de continuer à soutenir les déficits budgétaires excessifs des états, au premier chef la Côte d’Ivoire.

La politique décidée par la BCEAO est-elle alors régionale ou ivoirienne? Il nous semble qu’entre décembre 2016 et mars 2017, la politique de la BCEAO est devenue à la fois commerciale et ivoirienne mais aussi restrictive par les taux d’intérêt alors qu’elle l’a annoncée accommodante, ensuite accommodante pour les réserves obligatoires alors qu’elle ne l’a pas annoncé comme telle.

A quel saint se vouer? Le FMI dans le communiqué de sa mission de février 2017 nous dit que la politique de la BCEAO est devenue plus restrictive, et qu’elle devrait se tenir prête à l’être davantage pour plus de prudence de la part des banques dans leur politique de crédit et pour préserver nos réserves de change au vu de l’impact des déficits budgétaires sur la balance des paiements de l’union. Il est devenu urgent d’améliorer la transparence des décisions de la BCEAO et d’avoir une politique monétaire régionale par la réforme du régime du FCFA sinon l’austérité va primer ou nos réserves de change dilapidées.

 

Dr. Abdourahmane SARR

President CEFDEL/MRLD